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Le dangereux effacement du Conseil fédéral

La fuite des leaders du Centre devant les responsabilités gouvernementales est déconcertante. Tous semblent avoir pour ambition d’avancer en politique sans jamais entrer au Conseil fédéral, même quand la porte est ouverte. On peut imputer cette désertion aux personnes. Impossible de ne pas noter la soudaine modestie du président Pfister dont les critiques récurrentes de l’exécutif laissaient croire qu’il brûlait d’y faire valoir ses talents. On peut aussi critiquer le parti. Ses manœuvres évoquent davantage le renouvellement d’une municipalité villageoise que l’orientation de la Suisse. On peut même penser que la perspective de diriger le Département fédéral de la défense manque d’attrait. Nul ne souhaite hériter d’un bureau où les tiroirs risquent de compter autant de grenades dégoupillées qu’un champ de tir un jour d’exercice.


En réalité, ces symptômes disent un mal plus profond. La question n’est pas la difficulté de trouver des personnes adéquates pour constituer le Conseil fédéral, mais son impossibilité de former une équipe efficace et crédible quels que soient les élus qui le composent. L’addition de personnes sans programme issues de partis antagonistes a toujours constitué un « gouvernement de beau temps ». Mais aujourd’hui trois facteurs tendent à rendre ce système structurellement faible inopérant. Tout d’abord, les écarts idéologiques entre les principaux partis ont grandi. A droite, l’UDC défend une ligne europhobe, xénophobe, trumpiste, tandis que la gauche promeut une société multiculturelle et progressiste drastiquement opposée. Entre ces deux pôles, il devient impensable d’établir des compromis non seulement aux Chambres mais aussi à l’exécutif.


Deuxièmement, la prolifération des initiatives et des référendums devenus de simples instruments de marketing entrave l’émergence de politiques cohérentes. Zigzaguant entre les votations, le Conseil fédéral devient un gouvernement de contre-projet. Enfin, la démocratie numérique transforme la société en profondeur. Les corps intermédiaires se disloquent, les individus se dispersent dans une infinité de communautés autocentrées et la notion d’intérêt général disparaît au profit de multiples revendications concurrentes dont le seul point commun est l’indignation permanente. Dans cette nouvelle immédiateté et face aux colères disparates, un conseiller fédéral qui n’est pas protégé par la ligne d’un gouvernement classique n’a guère de chance de briller.


Ces évolutions ne sont pas conjoncturelles mais durables. Elles affaiblissent un collège déjà inorganique. Elles condamnent ses membres à être toujours plus seuls face aux critiques devenues plus vives au sein d’un groupe de moins en moins soudé. Sans surprise, l’attractivité d’une fonction qui pourrait bientôt ressembler à celle d’un paratonnerre diminue. Elle n’enthousiasme en tout cas pas ceux dont le courage reste modéré.


Or l’époque appelle des exécutifs européens déterminés. La Russie de Poutine conduit une guerre impérialiste à nos portes. Donald Trump sème le chaos et se moque du droit international. Avec une énergie croissante, des régimes autoritaires et des idéologies sectaires s’attaquent aux valeurs de la démocratie. Face à la dangerosité du siècle, la Suisse serait bien inspirée d’envisager une réforme de son système de gouvernement. Les modèles ne manquent pas. Il est possible d’élire le collège non plus individuellement mais par un scrutin de listes. Et rien n’empêcherait de s’inspirer des mécanismes allemands qui permettent de construire des coalitions dirigées par un Chancelier.


Hélas, rien ne se fera, la Suisse voyant dans sa vitrification sa principale vertu. Une seule solution subsiste : l’abandon de l’UDC à ses errances populistes et la définition par les autres partis d’un périmètre politique commun permettant de donner un cap au pays. Sans un tel sursaut, l’effacement du Conseil fédéral est programmé et le flottement en eaux troubles d’une Suisse sans gouvernail tristement probable.